À l’heure où les Français s’informent principalement sur les réseaux sociaux, le débat public est, de fait, piloté par des algorithmes au service d’intérêts privés et de puissances étrangères. Or, la sincérité de ce débat public est une des conditions de notre souveraineté démocratique. Nous devons regarder les choses en face et changer d’approche pour encadrer les plateformes.
Alors que les élections municipales de 2026, suivies de la présidentielle et des législatives de 2027 approchent, le moment est à l’action. La menace est réelle : les tentatives de manipulation de nos opinions publiques sont documentées, la perturbation des scrutins électoraux est avérée. Certains États, comme les États-Unis sous Trump ou la Russie de Poutine, ont un agenda assumé : affaiblir l’Union européenne.
Les réseaux sociaux bénéficient aujourd’hui du statut juridique d’hébergeur de contenu, hérité des années 2000. Il ne sont pas responsables des publications et n’ont aucun compte à rendre sur la manière dont les contenus sont mis en avant ou au contraire défavorisés. Ils sont bien sûr tenus de retirer des contenus illicites, mais cela ne saurait suffire. Aujourd’hui, ces plateformes ne se contentent plus d’héberger.Elles trient, recommandent, monétisent nos échanges, nos opinions, nos émotions. Leurs algorithmes dictent ce que nous voyons. Ils façonnent le débat public, sans règles et loin de toute transparence démocratique. Résultat ? Une démocratie sous influence, où l’émotion l’emporte sur la raison, où la désinformation circule plus vite que la vérité, où les ingérences étrangères exploitent nos failles juridiques et nos biais cognitifs.
X (ex-Twitter) illustre parfaitement ce phénomène. Depuis son rachat par Elon Musk, la plateforme a adopté une ligne éditoriale implicite mais bien réelle : priorité à l’engagement, peu importe le coût. Les contenus tronqués et les théories conspirationnistes trouvent sur X un terreau fertile, amplifiées par des algorithmes conçus pour maximiser le temps passé sur l’application. En 2024, des enquêtes ont documenté l’utilisation de X par des acteurs étrangers pour diffuser de la désinformation ciblée, exploitant les failles de modération et l’opacité des règles de la plateforme. Son propriétaire est même intervenu directement dans le débat public en se servant de son propre outil de communication, lequel a manifestement poussé ses publications, pour soutenir des mouvements politiques réactionnaires ou attaquer des personnalités progressistes. La feuille de route de M. Musk s’étale au grand jour et les moyens de la plateforme sont colossaux. Pourtant, X, comme les autres réseaux, continue, en toute impunité, de bénéficier du statut d’hébergeur.
Il est temps de reconnaître les réseaux sociaux pour ce qu’ils sont : des acteurs centraux du débat public, et non de simples intermédiaires techniques. Il est devenu nécessaire de définir un nouveau statut juridique des réseaux sociaux, qui intègre le fait que les algorithmes sont aussi des lignes éditoriales. Le Digital Services Act (DSA) a tenté d’encadrer ces dérives, mais il tarde à être appliqué — l’Union européenne ayant peur de mesures de rétorsion de la part des Etats Unis — et reste très insuffisant pour garantir la sincérité du débat public. Il ne remet pas en cause le principe d’irresponsabilité des plateformes numériques et n’impose ni la transparence ni l’encadrement des algorithmes.
Faisons de ces plateformes numériques des espaces de débat sincères, où l’expression des citoyens n’est pas noyée parmi des armées robots, où les pluies de clics ne dictent pas les opinions majoritaires, où la démocratie ne soit pas otage d’algorithmes biaisés. L’enjeu n’est pas de censurer, mais de réguler pour garantir la liberté. De faire en sorte que les réseaux sociaux soient des outils d’information, de partage des savoirs et de débat, non pas des machines à diviser les citoyens et à manipuler les opinions publiques au service d’intérêts privés et de puissances étrangères.
En France, la loi du 29 juillet 1881 est venue définir les libertés et les responsabilités de la presse, plus de quatre siècles après la naissance de l’imprimerie. N’attendons pas quatre cent ans pour encadrer les libertés et responsabilités des réseaux sociaux. L’information et le débat ne peuvent se résumer à des produits commerciaux. La démocratie n’est pas à vendre, notre responsabilité est de la garantir avant qu’il ne soit trop tard.